Interview de Carlos Moreno par L’Echo Touristique : L’explorateur urbain (FR)

Pour la plupart d’entre nous, la ville se résume à l’endroit où l’on vit. Pour une poignée d’autres, c’est un objet d’étude, de recherches, un projet permanent. Carlos Moreno appartient à cette catégorie. Scientifique, expert international des « villes intelligentes », il ne cesse de cogiter à une ville de demain… qui se construit dès aujourd’hui. Des villes intelligentes en devenir qui sont souvent autant de lieux touristiques. Après les « smart cities », les destinations intelligentes ? C’est l’une des questions que nous avons posées à Carlos Moreno. Entretien.

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L’Écho touristique : Des centaines de pages pourraient être noircies sur ce sujet, mais en quelques mots, c’est quoi, une « ville intelligente » ?
Carlos Moreno : C’est un concept qui date maintenant de six ou sept ans et qui a subi plusieurs évolutions. Aujourd’hui, il ne recouvre pas toujours la même chose, selon les convictions de celui qui le porte. (…) Pour faire court, je dirai que la ville intelligente est pour moi aujourd’hui une ville qui prend conscience de son poids et de sa valeur en tant que lieu de vie et de partage, qui intègre la puissance de la technologie, tout en étant capable de favoriser la qualité de vie avec ses composantes sociales, économiques, culturelles, écologiques, etc.

Les initiatives et les exemples se multiplient à travers le monde… S’agit-il d’épiphénomènes ou bien assiste-t-on à une accélération du développement de ces « smart cities » ?
Il y a une prise de conscience, très forte, du rôle des villes dans le monde. Les villes prennent de plus en plus leurs distances par rapport aux États et parfois, il vaut mieux être maire d’une ville que ministre, on a plus de moyens pour transformer la vie. Aujourd’hui, les maires sont le coeur de la confiance des habitants par rapport à une gouvernance. On le voit aussi en France : nous traversons une situation de désespérance par rapport à la vie politique nationale. En revanche, les villes sont aujourd’hui devenues une colonne vertébrale de la vie sociale et politique. Nous assistons aussi en France à la création de métropoles, avec la Métropole du Grand Paris en 2016, Aix-Marseille et le Grand Nancy, portant à 15 le nombre de métropoles françaises. Nous voyons donc se mettre en place cette notion de territorialisation de la vie. Ce sont des indications de cette transformation de la vie dans la ville, qui devient un centre majeur de pouvoir, et ça c’est vrai dans le monde entier.

Les maires sont de plus en plus conscients du rôle qu’ils ont à jouer, les citoyens aussi…
Effectivement. Les citoyens, les administrés, sont aussi beaucoup plus exigeants, parce qu’ils disposent de l’ubiquité, de nombreux moyens de communication. Ils sont au courant de tout. Un maire ne peut plus raconter n’importe quoi, il se fait coincer tout de suite.

Paris expérimente cette implication des administrés avec notamment la mise en place d’un budget participatif…
Tout à fait. C’est un exemple d’une ville intelligente qui pratique l’inclusion sociale. Une ville intelligente se développe sur trois critères. Les deux premiers sont l’inclusion sociale et la participation du citoyen par rapport à ce que j’appelle l’identité territoriale. Un citoyen heureux est un citoyen qui s’implique dans la vie de la ville. Cela va de pair avec cette notion de lutte contre l’exclusion : c’est très important d’avoir des citoyens, des administrés, qui sont fiers d’appartenir à une ville. Les villes dortoirs qui se sont créées dans le sud de l’Ile-de-France ne suscitaient aucun sentiment d’appartenance, aucun moyen de se sentir partie prenante. Le troisième critère repose sur la capacité à réinventer la vie urbaine, son urbanisme en mettant la technologie à contribution. L’intelligence de la ville doit permettre de s’épanouir, d’être au courant de ce qui se passe, d’avoir son mot à dire sur la manière dont on gère la ville…

Ce besoin d’implication, c’est une chose que les villes ont très bien compris sur un plan touristique en jouant sur ce critère d’identité territoriale et d’épanouissement pour transformer les habitants en ambassadeurs…
… Absolument. L’affirmation territoriale des citoyens par rapport à leur ville à un effet de cercle vertueux. Plus un citoyen s’identifie à sa ville, plus il est fier de lui appartenir, plus il s’implique dans l’embellissement…

Et si cette notion d’attractivité est déterminante, c’est que les villes, comme les destinations, sont de plus en plus en concurrence…
Effectivement. Après le siècle des Empires, au XIXe, et celui des États-Nations, au XXe, nous sommes désormais dans le « siècle des villes », ce qui implique une concurrence très forte entre elles. Dans le même temps, elles cherchent aussi à créer des liens de coopération. Il y a par exemple plus de liens actuellement entre Paris et New York qu’entre Paris et Nice, Toulouse ou Bordeaux, quelle que soit la couleur politique. (…)

Les villes sont aussi des destinations touristiques, confrontées en tant que telles à des enjeux similaires… Va-t-on voir l’avènement de « destinations intelligentes » ?
Dans le monde dans lequel nous vivons actuellement, la technologie a transgressé les frontières tous azimuts, les avions ou les transports terrestres sont accessibles à pratiquement toutes les bourses. Si l’on ajoute à cela les plateformes type Airbnb pour l’hébergement, voyager est à la portée de tout le monde. Aujourd’hui, le tourisme est dans l’ADN de la vie des gens. L’enjeu pour les destinations va donc être de canaliser ce flot de touristes. La maire de Barcelone a remporté les élections en faisant du tourisme l’un des chevaux de bataille de sa campagne, avec la volonté d’attirer les touristes, mais de lutter contre le tourisme de masse, qui fait perdre à la ville son identité…

Une démarche qu’Amsterdam adopte également…
Tout à fait. C’est pourquoi je ne parlerai pas de « tourisme intelligent » mais bien de « destination intelligente ». C’est-à-dire que la responsabilité du tourisme intelligent ne repose pas sur le touriste. Elle appartient à la ville qui les accueille. Il faut donc que la ville soit outillée, à tous niveaux, pour que l’attractivité dont nous parlons permette de canaliser le flux touristique et de le rendre ainsi compatible avec la qualité de vie et le vivre ensemble, qui sont des dimensions fondamentales de la ville intelligente. Je vais caricaturer à l’extrême : une ville ne peut pas être intelligente quand son centre est entièrement livré aux touristes…

Vous voulez dire quand des quartiers entiers n’abritent plus que des locations Airbnb et consorts…
Absolument. La destination intelligente est celle qui va savoir garder un équilibre entre son attractivité économique, son attractivité territoriale et préserver la qualité de vie de ses habitants. C’est celle qui aura une démarche qui va permettre à la ville elle-même de conserver une identité lui permettant de vivre en dehors du flux touristique. Être une destination intelligente, c’est pouvoir offrir un meilleur accueil, guider l’offre d’hébergement, l’offre gastronomique, culturelle, en veillant à ne pas créer de quartiers-musées, à favoriser un brassage social et à développer des outils de découvertes de la destination qui valorisent l’ensemble de la ville et de son territoire.

Pour vous, le Welcome City Lab correspond-t-il à cette démarche ?
Le Welcome City Lab est une démarche territoriale, d’innovation de la ville de Paris, pour effectivement agréger des offres liées au tourisme d’une manière transverse à la ville, afin que l’on puisse faire éclore de nouvelles offres, de nouveaux modèles économiques, de nouveaux usages, sur un créneau important pour l’économie. (…) Pour moi, une destination est intelligente quand elle arrive à casser les clichés, à montrer que Paris ne se réduit pas à la tour Eiffel et à Notre-Dame. La construction de cette nouvelle offre touristique passe notamment par l’implication des citoyens.

… Avec les Greeters notamment…
Par exemple. Plus globalement par l’économie collaborative et les nouvelles technologies. Cela passe par des circuits insolites ou hors des sentiers battus, etc. Une ville qui consacre l’essentiel de son offre touristique à dix monuments perdra petit à petit son attractivité. Une destination intelligente, c’est une destination qui est capable de gérer ce mélange de découvertes. Italo Calvino a écrit un texte qui s’appelle Les Villes invisibles, une destination intelligente, c’est cela : c’est savoir rendre visible la ville invisible. Le tourisme a là des gisements extraordinaires. Parce que je ne crois pas à l’étiquette « le touriste », comme je ne crois pas à celle de « la ville ». Pour moi il y a des touristes, et des villes, qui sont très différentes les unes des autres, les touristes, c’est pareil. La ville intelligente est celle qui est capable de faire émerger toutes les catégories de touristes qui sommeillent en nous…Mais cela ne peut se faire que si l’on construit des offres alternatives ; c’est là où l’implication citoyenne est importante, le Welcome City Lab participe aussi à cela. Cela suppose également qu’il y ait une vie de quartier, une vie associative, une vie innovatrice, qui permet d’aller chercher ces ressources, de les bonifier, de les faire ressortir de différentes façons afin qu’elle puisse toucher les multiples facettes du touriste.

C’est ce que vous appelez l’intelligence émotionnelle de la ville…
Tout à fait. Je pense que la destination intelligente est celle dans laquelle l’intelligence urbaine et sociale permet de capter l’intelligence émotionnelle du touriste pour lui faire vivre de nouvelles sensations. C’est cette rencontre qui est génératrice de nouveaux interstices dans lesquels on peut développer une offre différente. L’intelligence émotionnelle est aujourd’hui un élément très important à cultiver, qui nous oblige à aller au-devant et à se demander ce que l’on peut amener comme sensations à un touriste pour lui faire vivre une expérience. Il s’agit donc d’intelligence émotionnelle mais aussi expérientielle. L’intelligence émotionnelle devient expérience quand elle a su capter cet interstice pour faire vivre quelque chose de différent. C’est tout à fait possible. Mais ça demande un certain état d’esprit.

 

Lire l’article original sur www.lechotouristique.com.

2017-04-08T07:23:50+00:00 2 September 16|Médias|