A propos de la démission de Nicolas Hulot : écologie, complexité et gouvernances

Beaucoup d’encre a coulé depuis l’annonce surprise à la radio de la démission de Nicolas Hulot du gouvernement. Après les premiers jours de louanges de toute sorte, des qualificatifs d’une autre nature, et en particulier dans les rangs gouvernementaux, ont fait florès à son égard : idéaliste, caractériel, agitateur, mélancolique, irréaliste, sans carrure de Ministre, entre autres…, tendant à créer une espèce de post diagnostic psychologique sombre sur le personnage, qui expliquerai a posteriorison départ.

Bien entendu, à contrario, beaucoup de propos ont été exprimés dans la sphère citoyenne pour mettre en valeur l’engagement, la générosité et les apports de Nicolas Hulot en acceptant cette lourde charge de Ministre d’État, troisième en ordre protocolaire, au sein du gouvernement après l’élection d’Emmanuel Macron. En quelques heures des pétitions, telles « Monsieur Hulot, vous n’êtes pas tout seul » ont recueilli des dizaines de milliers de signatures. Des rassemblements ont et auront lieu pour défendre une vision de l’écologie, que cette démission met en lumière, à la manière de l’électrochoc que le même Nicolas Hulot a appelé de ses vœux.

A l’heure où notre planète a brulé, dans le sens strict du terme, ce mois d’août, l’évidence du désastre climatique s’est faite sentir sur tous les continents. Ce dramatique « en même temps », est arrivé sous nos yeux à la manière de la « Chronique d’une mort annoncée » du Prix Nobel de littérature Gabriel Garcia Marquez. Tout le monde savait qu’un affreux crime allait être commis, chacun en voyait les préparatifs, tout le village a observé les assassins avancer, personne n’a bougé quand les meurtriers ont frappé à la porte et après le coup fatal porté, chacun est allé de son commentaire sur les raisons de cet acte criminel qui a endeuillé le village… Mais hélas, concernant les dégâts et les conséquences du réchauffement climatique, les chances que nous puissions en discuter avec nos enfants et petits-enfants sur les pas-de-portes sont minces. Oui, le risque est celui annoncé depuis maintenant plusieurs décennies, la survie de la civilisation humaine et le collapse systémique du monde tel que nous l’avons connu et vécu jusqu’aujourd’hui.

De cette démission, qui comme une onde de choc a mis l’écologie à la Une de tant de médias et interpellé l’opinion publique dans son ensemble, deux mots sont à mettre en valeur et pour lesquels il faudrait faire œuvre de pédagogie : Anthropocène et Complexité. Ils mériteraient de tourner en boucle car ils permettraient d’approfondir ce que cette crise soulève. Cela serait plus courageux que de s’attarder derrière des écrans de fumée de psychologie improvisée, voire du « bashing » personnel, pour éluder les débats, éviter les vraies réflexions et surtout se soustraire aux lourdes responsabilités face à une planète qui nous fait sentir, que rien ne va plus.

Anthropocène car c’est l’essentiel de ce qui se passe maintenant depuis 50 ans… Faut-il rappeler que le Prix Nobel Paul Josef Crutzen avec le biologiste américain Eugène F. Stoermer ont  proposé ce terme « l’âge des hommes » il y a 18 ans, pour signaler que l’influence de l’homme sur l’écosphère planétaire était devenue prédominante ?

Faut-il rappeler les marqueurs de cette activité humaine qui sont au cœur de la transformation du climat ? Agriculture intensive et déforestation ; Surpêche ; Pollution de l’air, de l’eau et de la terre ; Développement urbain par la bétonisation incontrôlée ; Réduction ou destruction des habitats naturels ; Industries avec prolifération d’éléments changeant de cycle (azote, phosphore, soufre) ; Déplacements par moteurs thermiques roulant/volant de manière massive ; Augmentation exponentielle de la consommation/extraction des ressources fossiles ou minérales (charbon, pétrole, gaz naturel, uranium…) ; Production et surconsommation des matières plastiques…  pour citer les plus connus. En résumé, ce concept met en exergue que c’est l’action humaine qui, par sa double action irrationnelle des prélèvements et rejets massifs, prédomine face aux facteurs provoquant les fluctuations naturelles des équilibres de la biosphère et dont l’un de plus importants effets est le niveau climatique planétaire.

 

Faut-il encore rappeler, que nous continuons à ignorer ce que les scientifiques ont identifié et appelé « les plastiglomérats », devenus les nouveaux marqueurs géologiques de l’activité humaine depuis l’ère industrielle ? Il s’agit d’un matériau semi-naturel nouveau issu de l’agrégation de la roche et de la matière plastique. Mis en évidence en 2014 par une équipe américo-canadienne, dirigée par la chercheuse Patricia Corcoran, ce terme vient s’additionner à la longue liste des alarmes de changements de notre planète induits par l’homme. De nombreux scientifiques sonnent l’alerte depuis des décennies sur les ravages que les déchets plastiques entrainent, au point de considérer que les paléontologues du futur, découvriront davantage de plastiglomérats que d’humains fossilisés. Maurice Fontaine, de l’Académie des Sciences et ancien directeur du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris de 1966 à 1970, a proposé un terme, qui a été repris dans de nombreux travaux scientifiques, pour caractériser la première phase de l’Anthropocène par le Molysmocène, en grec « l’âge des déchets »,  soit en français «le Poubellien supérieur ».

Pourquoi la Complexité est aussi indispensable pour comprendre cette crise ? Il serait illusoire, naïf ou malsain,  d’attribuer cette dérive portée depuis de si nombreuses décennies à la seule puissance de la révolution industrielle et aux acquis technologiques par la capacité de l’homme à transformer la matière et les procédés. Quand Augustin Berque, dans « L’Écoumène » écrit « entre moi et moi, la terre », il met en lumière le rôle d’une géographie écologique, qui relie l’homme à la nature comme un tout, indissociable et inséparable. Edgar Morin, parlant de la « Terre, Patrie », nous décrit un monde interdépendant dans lequel chacun de nous est acteur des changements, qui touchent toutes les sphères non seulement de la connaissance mais également de notre agir quotidien : « Au moment où les sociétés éparses sur le globe sont devenues interdépendantes, la prise de conscience de la communauté de destin terrestre doit être l’événement clé de la fin du millénaire. Nous sommes solidaires dans et de cette planète ».

Cette interdépendance va de pair avec deux autres éléments intrinsèques, l’émergence des comportements nouveaux et l’adaptativité face aux perturbations. Nature, ressources, productivité, consommation, technologie, révolution numérique, sont ainsi étroitement liés dans la manière dont l’homme s’en empare pour se forger une destinée. Dans « Carbon Democracy », Timothy Mitchel, Professeur à l’Université de Columbia, montre que les systèmes politiques, les sources d’énergie et les manières de vivre sont corrélés. Il a étudié la manière dont  les systèmes politiques ont bâti dans l’histoire des sociétés pour exploiter telle ou telle source d’énergie. Ceci est aisément visible dans notre monde configuré autour du pétrole, ses groupes industriels et financiers, depuis la moitié du XXème siècle. Ils ont fait émerger et interagir de nouveaux comportements, devenus dominants et touchant les gestes les plus quotidiens de nos vies.

Mais bien au-delà, la lecture de la crise écologique à la lumière de la complexité nous amène à repenser le paradigme même du lien entre nature, société et mode de vie. C’est le cas des travaux analysant la crise planétaire dans la convergence économique, sociale et environnementale, par rapport aux mutations provoquées par l’Anthropocène. Dans cette approche, nous pensons qu’il ne s’agit pas « de rendre plus puissant» tel ou tel pays  (Make America Great Again) voire la planète entière, mais plus directement de rendre sa dignité à l’Homme. Car c’est lui, qui mène la planète à sa perte, avant tout par ses choix de modes de vie, de type de société, d’économie, et en particulier son rapport avec le profit, la rentabilité, et plus dangereux encore, la perte de toute notion concernant le bien commun ! Il s’agit alors de repenser, non pas les rapports entre la nature, l’homme et la société, mais entre l’homme et l’homme. Cela au travers la réappropriation de la notion clé du bien commun et en ayant à cœur l’harmonie avec la nature,  le respect de l’autre et de la différence. Cette lecture différente amène, en conséquence, d’autres réponses à la question de savoir comment créer de la valeur. Voilà donc une approche fort différente, de celle de la séparation analytique et verticale d’un Ministre de la Transition écologique et solidaire. Ce dernier a dû se battre contre le Ministre de l’Agriculture, contre Bercy, mais aussi contre le Ministre de l’Intérieur et les lobbys, pour ne prendre que trois exemples illustrant la chronique de la démission annoncée de Nicolas Hulot.

Le Professeur Jason W. Moore de l’Université de Binghamton, New York, dans son livre « Capitalism in the Web Life : Ecology and Accumulation of Capital » en 2015, évoque le besoin de développer l’étude sur cette convergence des systèmes des systèmes, dans laquelle climat, alimentation, travail et finances sont étroitement liés. Avec le concept « l’oikos », il propose de « penser comme un tout les espèces et leur environnement, comme une relation multiforme dans laquelle les espèces produisent l’environnement, et l’environnement produit les espèces, simultanément ». Il forge dans la discussion autour de l’anthropocène ce concept pour formaliser cette nouvelle « toile de vie » interdépendante, qui en son cœur trouve « l’âge du capital », qu’il appelle le « capitalocène ». D’autres auteurs plus radicaux, nourris par des politiques attentatoires au climat développées pour satisfaire les industriels et les lobbys, comme c’est le cas de Donald Trump aux États Unis et de ses équivalents qui émergent sur notre planète vont encore plus loin. Ils ont développé le concept plus récent de  « Mégalocène » ou « l’âge du sociopathe », quand le narcissisme humain devient le fil conducteur de la perte planétaire, par le mélange de la cupidité et de l’égotisme, auquel se rajoutent l’individualisme, la haine de l’autre et le rejet de la différence.

Le choc provoqué par la démission de Nicolas Hulot appelle impérativement un regard systémique sur l’écologie. La pensée complexe ne doit pas être un mot d’affichage, mais une vraie pratique. La complexité nous apprend d’abord la modestie face à des enjeux qui nous dépassent, chacun dans notre domaine, pour ensuite aborder les sujets en transversalité, en altérité, et  ainsi rompre avec la verticalité, l’égo ou la satisfaction des intérêts particuliers.

Prendre conscience de l’anthropocène (et ses diverses variantes) est tout simplement un acte indispensable et salutaire pour comprendre que la survie de l’humanité est en jeu. La pensée complexe pour les gouvernances étatiques, c’est aussi respecter, écouter, dialoguer avec tous ceux qui agissent, dans les métropoles, les villes, les territoires et tous les citoyens qui sont engagés pour changer de paradigme.

Oui, à Paris et ailleurs, l’État a mieux à faire que d’imposer de force une grande roue dans un jardin prestigieux ou de rendre des diagnostics psychologiques douteux sur celui qui fut l’un de ses ministres étoiles !

Terminons ce texte avec une citation de ce grand penseur universel de la complexité, Edgar Morin : « Le probable est la désintégration. L’improbable mais possible est la métamorphose ».

C’est une autre lecture de l’écologie, qui doit nous inciter à penser que la métamorphose vers le bien commun, est l’enjeu de la prochaine décennie, ici et ailleurs.

Paris, 2 septembre 2018

Carlos Moreno

2018-09-03T09:12:21+00:003 September 18|Actualités, Chroniques hebdomadaires|