Le parc urbain de Paris Rives de Seine symbole, malgré lui, d’un regard sur l‘avenir de la ville

La machine médiatique continue son emballement concernant le Parc «Rives de Seine» à Paris.

par Carlos Moreno – Paris, 13 mai 2018

Chaque semaine amène son lot de commentaires, avec une actualité cadencée par des recours de nature diverse, voire l’annonce d‘une association d’automobilistes, sibylline et menaçante, qui promet «une belle réponse». Des personnalités publiques, telles un ancien Ministre de l’Éducation, «professeur de philosophie» dans le civil, se laissant aller à des propos grossiers sur Twitter. Il mélange allègrement «bouchons et poubelles» avec un pompeux et creux langage techno-conservateur sur les voitures «propres et autonomes». Le tout dans la plus belle confusion, ressemblant davantage à un «bashing» personnalisé contre la Maire de Paris, -sur fond de veillée d’armes d’une campagne électorale pour les prochaines élections municipales-, qu’à un débat de fond sur des problématiques urbaines complexes telles les mobilités, l’économie circulaire, la citoyenneté et les nouvelles urbanités pour forger des villes attractives, saines et dynamiques.

Il est de notre devoir, tout au moins celui de ceux, qui travaillons depuis des très nombreuses années à étudier à travers le monde et de manière objective les phénomènes urbains, leurs mutations profondes et leurs impacts sur nos vies, de poser le débat autrement. Sans crainte, concernant le droit à avoir les uns et les autres, des visions, propositions et projets de natures différentes, mais également, tous soumis à la rigueur de la confrontation avec le réel, d’ici et d’ailleurs, à l’histoire aussi et en conscience de la responsabilité face à l’anticipation des changements à venir. Le tout avant qu’il ne soit pas trop tard, car en réalité, derrière les grandes agitations et de manière factuelle et scientifique, le temps presse, en particulier concernant la grande menace pesant sur nos villes, le changement climatique et tous ses impacts.

Il n’est pas inutile de revenir sur ce qui s’est passé en 2013 à Paris : le 28 janvier la voie express rive gauche fut fermée définitivement à la circulation automobile. Une promenade urbaine de 2,3 km sur 40 ha fut ainsi créée. Une revue de presse de l’époque nous remémore les propos et prédictions alarmants de tous ceux qui se sont opposés à cette mesure. Élus de l’époque s’agitant farouchement contre «un projet qui n‘est pas dans l’intérêt de parisiens». L’association «40 millions d’automobilistes» lançant une pétition pour obtenir le retrait «Non à la fermeture des voies sur berges», la Maire du VIIème arrondissement accusant d’arrogance «la majorité municipale (qui) a ignoré toutes nos mises en garde et celle des participants à l’enquête publique qui l’ont rejeté à 78 %» et annonçant des «embouteillages et accidents». Que reste-t-il de ces péjorations apocalyptiques ? Un énorme et incontestable succès ! Personne aujourd’hui ne réclame le retour des voitures sur cette rive gauche. Bien au-delà du loisir de la promenade, c’est un vrai poumon économique qui s’est installé de manière durable : restauration, tourisme, activités de toute sorte ont fleuri. La richesse patrimoniale parisienne avec le Musée d’Orsay, le Quai Branly, et de très nombreux marqueurs d’attractivité sont venus se croiser dans cette zone, devenue l’un des hauts lieux de Paris, empreinte d’un dynamisme qui rejaillit sur l’ensemble, non pas uniquement de Paris et de parisiens mais de tout le tissu urbain.

Faut-il encore agiter la mémoire plus en arrière ? C’est en 1990 qu’ont eu lieu les premières fermetures des voies sur berges pour laisser libre cours aux cyclistes, piétons, promeneurs. Un premier point d’inflexion a eu lieu en 1995 quand les quais furent fermés aux voitures les dimanches. Et piqure de rappel aux amnésiques, «Paris-Plage» lancé en 2002 transforme en profondeur les liens entre les voies sur berges et les habitants, qui accueillent avec joie des espaces de vie au bord de l’eau, le temps de l’été, avec palmiers, transats, parasols, pétanque à la place des 40 000 voitures/jour ! Oui, entre le 21 juillet et le 18 août 2002, «Paris-Plage» pour la première fois occupait la berge de la Seine rive gauche pendant quatre semaines, offrant aux Parisiens un accès quotidien à «leur» fleuve. Les statistiques ont montré très vite que les millions de «citoyens-lézardeurs» de «Paris-Plage» étaient des franciliens, bien loin de l’annonce de la «ville aux bobos» des oiseaux de mauvaise augure de l’époque, dont les mêmes ou leurs héritiers se déchainent aujourd’hui à aller contre le sens de cette histoire créative de transformation urbaine. Dans le monde entier et porté par Paris, la ville-plage a fait ses émules, avec une nouvelle scénographie urbaine pionnière. Objet des travaux de recherches, «Paris-Plage» a préfiguré cet urbanisme tactique, qui est venu transformer de manière approfondie beaucoup d’espaces urbains dans le monde par l’enjeu d’urbanité, avec son lot précieux de sociabilité par l’utilisation des ressources cachées de la ville. (Lire l’excellent texte fondateur par la chercheuse de l’Université Paris Sorbonne Emmanuelle Lallement, «Paris Plage : une fausse plage pour une vraie ville ? Essai sur le détournement balnéaire urbain», Géographie et cultures, 67|2008)

Cette rapide archéologie de la rencontre d’une ville avec sa biodiversité, imbriquée à ses citoyens, porteuse d’une vision à long terme, et avec au cœur la qualité de vie et son dynamisme, nous ramène à un constat préoccupant d’aujourd’hui : l’enjeu urbain de la transformation des berges de la Seine pour développer une ville attractive, respirable, vivable, saine, exploitant son patrimoine et contribuant à son essor économique, se trouve confronté depuis presque 30 ans aux mêmes arguments, qui eux n’ont pas évolué d’une phrase : «il y aura des embouteillages, des accidents ; il y aura plus de pollution ; on fera perdre de précieuses minutes à ceux qui travaillent et doivent se déplacer en voiture ; la population rejette ces mesures autoritaires…».

Un enseignement clé a été tiré de ces expériences de Paris Métropole sur Seine, (une étude de l’Agence Parisienne de l’Urbanisme (APUR) à ne pas manquer de lire) : «Il n’est pas nécessaire de modifier l’espace par des aménagements lourds et coûteux pour permettre de nouveaux usages, pour transformer l’affectation des domaines, pour changer durablement la perception d’un lieu, d’un milieu». L’histoire de ces 30 dernières années a prouvé le bien-fondé de cette démarche. Ces changements de perception de l’espace public ont ouvert les portes à de très nombreuses idées, devenues projets, moteurs d’innovation et ruptures qui sont venus transformer en profondeur Paris et l’ensemble du territoire.

Et en aval de la Seine ? Je vous invite à lire «Cheminer à Boulogne – Billancourt. Se promener et découvrir notre ville», rédigé par le «Conseil Économique, Social et Environnement» local en novembre 2013 : «La rue, le quartier, la ville demeurent le premier des réseaux sociaux et constituent la base de la citoyenneté en ville. Car celle-ci n’est pas seulement un espace de circulation, elle est d’abord un lieu de vie où l’on habite, travaille, se distrait, que l’on visite, qui favorise les rencontres et les échanges». Un vrai travail en profondeur concernant un secteur géographique qui se transforme également au rythme de la redécouverte de «sa» Seine avec ses promenades en ville, réhabilitation des bords de Seine, transformation de l’Ile Seguin, création de la «Seine musicale». Issy-Les-Moulineaux et son Eco Quartier des Bords de Seine avec la prolongation de la ville vers la Seine pour régénérer le tissu urbain et reconquérir le front de Seine. Il comporte 50% d’espaces extérieurs pour les piétons, mobilités douces et le tramway T2, et est axé sur l’introduction de la biodiversité. Son maillage permet de récréer des  lieux «d’1/4 d’heure», désengorgeant également les quais et l’ensemble du trafic automobile par une autre offre urbaine de vie.

Et en amont de la Seine ? La compréhension de la transformation des sites à la confluence de la Seine et de la Marne, tels les Ardoines, est indispensable pour se projeter dans un Paris métropolitain, réconcilié avec ses fleuves, bénéficiant de cette prise de conscience de développer une ville de proximité, bas carbone et accessible de manière multimodale. Une ville, d’hyper proximité, («ville de ¼ d’heure», dite aussi «ville complète») où la place de la voiture devient un appoint et non plus le vecteur essentiel du déplacement.  Les Ardoines est un pôle stratégique de la Métropole, faisant partie, avec sa gare, du dispositif innovant «Réinventer la métropole». Il se trouve au cœur de l’une des plus importantes opérations d’aménagement en France, et se projette comme lieu pour inventer la ville du XXIe siècle, dense et mixte, autour d’espaces publics de qualité et avec une mobilité multimodale et démultipliée.

Et au-delà de la Seine ? L’émergence de projets  tel «l’écoquartier de l’Ile de la Marne» à Noisy-le-Grand à l’est de Paris, concerne l’aménagement des berges de la Marne. Il préfigure cette volonté de développer dans ce secteur un projet d’ensemble cohérent avec celui de la gare de Noisy-Champs, ligne 15 du Grand Paris Express la reliant à Boulogne, et allant dans le sens de cette rencontre entre la ville, sa biodiversité et le fleuve, La Marne, dans ce cas. 

L’étude objectif de 20 ans de transformations urbaines des berges de Seine, contrairement  aux dires racoleurs et populistes qui dénaturent le débat et la réflexion de fond, obéit à une vraie vision d’une ville, d’un paysage urbain, d’une approche de l’aménagement urbain et d’une méthodologie de conception, co-construction, et déploiement, basée sur la proposition de nouveaux usages urbains.  La richesse de cette transformation repose sur ce qui a été la constante dans les mutations urbaines de 20 dernières à Paris, avec l’utilisation des ressources cachées de la ville et une dynamique de maillage urbain et territorial. Ce sont elles qui offrent le meilleur coût marginal et offrent un maximum de potentiel. Il ne s’agit donc pas «d’emmerder les français» pour citer les propos grossiers de l’ex-Ministre, en mal de polémiques futiles. Il s’agit de porter une vision de la ville, dans laquelle nous voulons vivre, en phase avec les grandes mutations urbaines mondiales, et de lui associer une méthode. Les vingt années de transformation des berges de la Seine, que nous pouvons tous étudier, sont venues ainsi s’appuyer sur cette méthode instaurant un dialogue au long cours entre les utilisateurs, les concepteurs, les constructeurs et les gestionnaires. Le ressort principal se retrouve aussi dans l’évolution des attentes, des désirs et aussi des exigences des habitants face aux espaces publics et le besoin d’apporter des réponses concrètes face au changement climatique et ses impacts dans nos vies urbaines.

Quid de la suite ? De manière incontestable, un mouvement est en marche sur le plan mondial concernant les mutations urbaines vers des villes vivantes, respirables, saines.  Ce n’est plus une question d’avoir ou pas une volonté politique, c’est tout simplement une obligation face à l’impératif climatique avec le besoin de changer de paradigme dans nos modes de vie.

Un bref tour du monde dans les cinq continents avec dix exemples parmi les très nombreux projets et réalisations :

  • En premier le superbe projet, très connu, à Séoul Cheonggyecheon, avec la récupération à partir de 2003 de ce fleuve urbain. Enterré par la présence d’une large autoroute urbaine traversant la ville, il est redevenu, après 4 ans de travaux, à ciel ouvert et sur 9 km, un superbe parc urbain au cœur de la ville. C’est l’un des joyaux de Séoul et un exemple mondial de renaissance urbaine d’un fleuve, pivot d’attractivité et qualité de vie dans la ville
  • Le Bishan-Ang Mo Kio Park à Singapour avec ses 3 km de méandres dé-bétonnés et rendus naturels, avec une cadence d’eau et usages en fonction des saisons et niveaux. Un lieu socialement inclusif issu du programme Active, Beautiful and Clean Waters (ABC) Program
  • Le Ruban Rouge, Tanghe River Park à Quinhuangdao en Chine et ses 20 ha ; aménagé en 2015 et considéré comme l’une des merveilles de l’architecture mondiale, primée par l’American Society of Landscape Architects est un exemple de conception minimaliste associant nature et qualité de vie
  • La Southbank promenade en Melbourne, avec l’aménagement du fleuve Yarra, à partir de 1990 est maintenant l’objet d’un puissant projet «Southbank Urban Forest 2015 – 2025»
  • Le Rio Madrid, qui a permis la récupération urbaine du Rio Manzanares dans la troisième capitale européenne, de 2007 à 2011, avec l’enfouissement d’une autoroute urbaine, la M30 : 1,200 000 m2, 30 km de pistes cyclables, 33 terrains de sport, 210 000 m2 de pelouses et la plantation de 33 000 arbres et 470 000 arbustes
  • El Parque del Rio, Medellin en Colombie, superbe projet de récupération urbaine du fleuve qui traverse cette ville, pionnière de l’innovation urbaine, avec l’enfouissement d’une autoroute urbaine. Multi-primé dans le monde entier, il est l’œuvre d’une vision à long terme de la mutation urbaine par sa biodiversité et l’inclusion sociale et territoriale. Malheureusement sa prolongation est remise en question aujourd’hui par la nouvelle gouvernance municipale mais il reste l’un des projets porteurs de cette vision en Amérique Latine
  • L’Embarcadero Freeway à San Francisco, transformant le front de mer par la démolition en 1991 de l’autoroute urbaine 480, et toujours aux USA le Mill River Park Collaborative en Stamford (USA), à partir de 1997 avec le Mill River Corridor Plan et le Harbour drive à Portland, qui en 1974 a fermé l’autoroute urbaine 99 à six couloirs pour récupérer le fleuve Willamette, devenant l’un des plus anciens et plus emblématique processus de transformation par la création d’un parc urbain
  • La revitalisation du Water Front, au Cap (Afrique du sud), un impressionnant projet porteur d’un changement en profondeur pour retisser la ville dans l’interface mer, port, anciennes industries et vie urbaine. Le mythique silo à grains de la zone portuaire, devenu un musée «le Tate Modern Africain», est le symbole de cette mutation.

C’est dans ce contexte, que j’invite à réfléchir sur la portée de Paris et de son projet d’aménagement urbain, dont le Parc «Rives de Seine» est l’un de ses composants. Avec ses différentes initiatives et parmi elles, Réinventer Paris, la Seine, La Métropole, les Sous-sols, mais aussi de très nombreuses autres, telles «Parisculteurs», l’Arc de l’Innovation, l’urbanisme tactique avec des sites comme Les Grands Voisins, l’aire de baignade sur le canal de l’Ourcq, l’aménagement des mobilités douces à travers la ville, le budget participatif, mais aussi des innovations avec l’écosystème de «l’Urban Lab» et ses acteurs, l’ensemble concourt à une démarche incitative aux acteurs économiques de l’innovation et aux citoyens pour ensemble changer les modes de vie urbaine.

A l’aube du démarrage d’un nouveau projet qui va encore porter une profonde transformation urbaine, en particulier les liens entre Paris et sa banlieue, avec les aménagements imaginés pour accueillir les JO de 2024, il est indispensable de retrouver un débat serein et apaisé. Ainsi, la lecture du Parc «Rives de Seine» a une portée bien au-delà de ses 2,3 km, objet de propos souvent biaisés et à charge. Chacun peut interpréter de manière différente les évolutions de Paris, faire ses propres propositions y compris avec un regard critique et c’est légitime. Par contre, il serait utile d’en débattre de manière dépassionnée et avec rigueur.

La vie urbaine de Paris ville-monde et de sa métropole est du plus haut intérêt et à tout point de vue. Finalement, la discussion se focalisant souvent autour du Parc urbain de «Rives de Seine», il est devenu le symbole, malgré lui, d’un regard sur l’avenir de notre ville.